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Lettre à ma fille.

Tu vas naître dans trois mois. Si tout va bien. Et je compte bien te garder au chaud le plus longtemps possible, même si j'ai hâte que ça se termine.


Tu le découvriras, je suis une féministe acharnée. Et je ne trouve pas cela extrême, il s'agit en réalité d'humanisme profond, de vouloir que tous les hommes et femmes soient égaux.


J'essaierais bien sûr de te transmettre ces valeurs, la niaque pour ne pas se faire écraser, et la tolérance qui fait qu'on doit traiter n'importe quel être humain comme son égal, tout simplement parce qu'il l'est.


En France, au niveau du féminisme, on a tout de même pas mal avancé. Il y a des choses qui paraissaient normales avant, et de plus en plus de gens réalisent que non, ça ne l'est pas.
C'est un combat du quotidien, de faire admettre l'existence du harcèlement de rue, du victim-blaming, du viol conjugal, et j'en passe.


Mais je me bagarre déjà depuis un moment, et j'avoue monter sur le ring avec encore plus de rage depuis que je sais que tu es une fille. Parce qu'en réalité, j'ai un peu peur pour toi.

 

Depuis mes 14 ans, avant même de me revendiquer comme féministe, je réagissais mal lorsque l'on me draguait dans la rue. L'âge des types qui m'abordaient, parfois plus âgés que mon propre père, devait jouer. Mais pas que. La façon de faire. Ce sentiment de crainte lorsqu'ils étaient plusieurs, ou que j'étais seule. Ce sentiment qu'il ne fallait pas se laisser faire, que je n'étais pas un objet, que ce n'était pas normal.


A 18 ans, j'étais seule à trois heures du matin, j'étais partie faire un tour en pleurant parce que je m'étais embrouillée avec mon copain de l'époque. Beaucoup m'ont dit plus tard que j'étais inconsciente de sortir seule à cette heure-ci. Mais n'importe quel mec peut le faire, alors où est le problème ? Trois types ont voulu me parler, j'ai continué à avancer, en pleurant et en les ignorant. L'un d'eux m'a mis à terre d'un coup de pied dans le dos, devant un commissariat. Au lieu de rester au sol, je me suis relevée, je me suis retournée, et j'ai hurlé. Je leur ai gueulé qu'ils devaient être fier, à trois contre une, qu'ils devaient se sentir fort, que ça devait compenser leurs petits pénis, et d'autres choses plus sales que je ne te répéterais pas. Ils ont tourné les talons, sauf un, qui m'a demandé comment j'allais, s'excusant pour son pote, l'air honteux.

Plus tard cette année-là, j'ai rencontré une escort girl, qui m'a affimé la chose suivante : "Si des types t'embrouillent, arrête toi, fonce dans le tas. Hurle, n'aies surtout pas l'air d'avoir peur. Une fille qui n'a pas peur, ça les fait s'interroger. Ils se disent que soit tu es la petite fille cachée de Bruce Lee, soit tu sors d'hôpital psychiatrique, dans les deux cas, tu auras la paix."


Force est de constater que c'est le meilleur conseil qu'on ne m'ait jamais donné. Ne pas avoir peur.

De toute façon, la peur n'évite pas le danger.

Je n'ai jamais baissé les yeux, je ne me suis jamais excusée de comment je m'habillais, je suis toujours rentrée à pied, seule, lorsque l'envie m'en prenait, peu importe l'heure.

Le pire, c'est qu'en écrivant ça, je me rends bien compte que ce que je faisais, dans le fond, était dangereux. Et encore, l'Auvergne, on a connu pire comme région.

Mais je le sais. Je n'ai qu'à interroger les filles de mon entourage, ce que je faisais était dangereux.

Plusieurs se sont faites agresser, certaines se sont faites violer, beaucoup n'en parlent quasiment jamais. Parce qu'elles ont honte. Attends, c'est un peu de leur faute, la mini jupe, c'est provoc', puis une fille, seule, bourrée, elle s'attend bien un peu à ce que ça arrive ? Hum...

Pourquoi je te raconte tout ça ?

Parce que je dois m'excuser. Moi aussi j'ai honte.

Je dois bien t'avouer que je ne me suis jamais faite autant draguer dans la rue que depuis que ma grossesse se voit. Et ça me dégoûte, que ces types m'abordent, me demandent mon numéro, ou insinue des saloperies alors que ce gros ventre rond ne passe plus inaperçu. 

Quasiment à chaque fois que je sors seule, j'ai le droit à un type qui m'aborde depuis trois mois. 

Et j'ai honte, parce que dimanche, vers 2o heures, j'allais voir un ami. C'était un soir de match, j'ai croisé du monde dans les rues, moi j'allais dans la direction opposée.

Et j'ai croisé trois mecs, qui ont commencé à me fixer de loin. Ils avaient l'air un peu saouls.

Et j'ai honte, parce que ce dimanche soir, lorsque je suis passée à côté d'eux, que l'un d'eux m'a lancé "elle est bonne la maman", j'ai baissé les yeux.

J'ai baissé les yeux comme une enfant qui fait une bêtise, comme quelqu'un qui a à s'excuser de quelque chose.

En temps normal, je me serais arrêté, je lui aurais demandé de répéter ce qu'il venait de me dire, et l'aurais envoyé balader.

Je sais pourquoi j'ai baissé les yeux, parce que j'ai peur, parce que tu es là, et parce que je ne peux pas me permettre de m'en prendre une si le type en face est plus abruti que la moyenne.

Mais ça n'empêche que ça me perturbe depuis dimanche, j'en ai parlé mardi à une amie.

-Je comprends. Moi j'en suis pas fière, mais je baisse toujours les yeux.

Alors je vais me battre, avec encore plus d'acharnement, en espérant que dans 15 ans, tu pourras te promener en mini-jupe si ça te fait plaisir, sans avoir peur.

C'est sûrement utopique.

Je veux d'ailleurs que tu puisses te saper comme tu veux. Je portais un legging, et un t-shirt de grossesse. On a vu plus aguicheur. Mais ma tenue n'est pas le sujet. La tenue que la fille porte n'est jamais le sujet.

Mais je peux voir sur les réseaux sociaux, lorsque je relève un commentaire sexiste, lorsque je fais remarqué une agression sexuelle (car oui, il faut savoir les faire remarquer, et beaucoup ne trouvent ça pas bien méchant), lorsque je rappelle l'importance du consentement, et qu'un type me traite de frustrée, de chienne de garde, de féministe mal baisée, il y a de plus en plus de gens, hommes & femmes confondus, qui prennent ma défense, participent au débat, dans le but de faire évoluer les consciences.

Lorsque j'étais gamine, on pouvait voir des horreurs, comme dans Hélène et les garçons, où cette fille dit que son copain a essayé de la violer, et que ses copines lui disent "mais en dormant chez lui, tu t'attendais à quoi ? Un garçon a des pulsions."


Aujourd'hui, ce genre de chose ne passent plus si bien, en tout cas pas auprès de tout le monde.

Je ne veux pas que tu deviennes une princesse fragile de Disney. Je ne veux pas que tu deviennes non plus une guerrière, même si je pense que tu y seras un peu obligée.

Je veux que tu deviennes ce qui te plaira, sans personne pour te dire que tu ne devrais pas, qu'il ne faut pas, ou autre absurdité.

Je veux que tu puisses être payée autant qu'un homme, avoir des enfants, ou non, être monogame ou polygame, ou célibataire endurcie, être émotive en public ou au contraire avoir l'air insensible, faire du sport, ou pas, travailler dans le bâtiment, ou dans la couture, ou tout autre chose que tu voudras, être mince ou grosse, sans jamais personne pour y trouver à redire.


Et pour ça, je te promets que je ne baisserais plus les yeux.

Nos grand-mères ont commencé un combat que je compte bien finir.

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À propos

Melusine Hoffman

Clermontoise pseudo-écrivaine. Râleuse Chronique. 36 15 jraconte ma life. Prends le temps de lire, et de commenter (surtout si tu n'aimes pas...)
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Pan 08/06/2017 20:29

Je crois que c est le meilleur article que tu as ecris jusque la.. merci

Melusine Hoffman 09/06/2017 09:47

Merci :-s

Victor Ladou 08/06/2017 14:18

J'avoue avoir beaucoup de mal à trouver le rapport avec le thème du antihéros...

Melusine Hoffman 08/06/2017 14:37

Parce qu'il n'y a aucun rapport.